Nul besoin de jeûne rituel
Nul besoin de jeûne rituel
pour entendre, en soi, la faim du monde.
Nul besoin de ciel intérieur
pour savoir ce que l’on a reçu.
L’amour non plus
ne demande ni église, ni ramadan, ni prière du soir —
il traverse les croyances
comme la lumière traverse les paupières closes.
Nul besoin de chercher un sens
pour s’éprendre de la vie.
Nul besoin de marbre,
d’encens ni de génuflexion
pour que vivent encore
ceux que nous avons aimés.
Ils demeurent autrement :
dans une inflexion de voix que nous avons gardée,
dans une façon de poser la main sur une épaule,
dans un rire qui nous échappe
et qui est encore le leur.
Pas besoin de loi céleste
pour retenir son poing.
Pas besoin d’enfer promis
pour refuser de faire souffrir.
Il suffit d’avoir croisé un regard
et d’y avoir lu sa propre vulnérabilité.
Je n’ai pas besoin que la vie ait un sens
pour l’aimer comme on aime un visage.
Je n’ai pas besoin qu’elle soit éternelle
pour la trouver inestimable.
C’est peut-être parce qu’elle passe
qu’elle appelle une telle attention.
Une paupière qui tremble.
Des doigts vieillis posés sur une table.
Un enfant qui court sans raison.
Un arbre entier surgi d’une graine muette.
La matière s’ajuste.
Des atomes se reconnaissent.
La chimie devient chair, la chair devient mémoire.
Et dans cette chaîne qui la dépasse,
un jour,
quelqu’un ouvre les yeux.
Nous sommes là —
brièvement.
Presque par inadvertance.
Alors j’aime.
Je regarde.
Je retiens ce qui ne peut être retenu.
Et je remercie —
non pas quelqu’un,
mais le fait même d’être là.
Cela suffit.
Cela déborde, même.
Car voici le seul miracle auquel je crois :
non pas un dieu caché dans les nuages,
mais ceci :
au milieu de l’infini indifférent,
quelques années nous échoient
pour trembler de beauté,
pour avoir froid,
pour toucher une autre main,
pour comprendre,
enfin,
avant de nous éteindre,
que nous étions vivants.
Fabien Gaudin
Ce poème est devenu une chanson : voir le clip.
